t'inquiète !

La décroissance n’a pas d’effets que sur les populations et leur économie. Ce sont les mots qui, parfois, en font les frais. Cette petite expression qu’on prête aux jeunes, mais pas exclusivement, n’avait pas grand-chose pour m’intéresser au premier abord.

« T’inquiète ! » (ou « t’inquiète pas », et beaucoup plus rarement dans la langue vernaculaire des jeunes, comprendre l’oral, « ne t’inquiète pas », à moins d’être chez Rohmer, mais alors on est moins jeune).

Jusqu’à ce que j’entende dire à quel point cette expression était surprenante, car, tout en étant à la forme négative, elle n’en portait pas les marques. En voilà, une jolie remarque !

Et c’est en partie exact.

On considère que le type de phrase primitif de l’expression est l’impératif, auquel s’ajoute une forme négative : « Ne t’inquiète pas ».

Par pertes successives de ses éléments, la négation s’est décharnée à l’oral jusqu’à disparaître tout à fait, et aboutir à la forme actuelle.

Mais est-ce bien tout ? Un petit jeu transformationnel fait apparaître une marque plus profonde de la présence d’une forme négative.

Si l’on supprime la négation, nous n’aboutissons pas à « Te inquiète », ou, avec élision « t’inquiète », mais « inquiète-toi ».

Le pronom clitique objet est accentué et postposé dans une expression impérative positive :

Ça n’empêche pas, on aime son petit père… Appelle-moi papa, crapule ! Zola, Nana.

Il est atone et il remonte, c’est-à-dire il est antéposé, dans une expression impérative négative :

Las ! ne m’approchez pas de plus près, je vous prie ! Molière, L'Etourdi.

La structure profonde de la phrase, ses fondements morphosyntaxiques sont, dans cette expression, influencés par bien plus de facteurs que la seule présence des adverbes de négation ne… pas. Il y a en apparence une absence de marquage négatif, mais il faut toujours considérer l’ensemble des constituants d’une phrase comme un tout synthétique et résultant d’une opération globale, et non comme des éléments détachés et en apparence autonomes (cette remarque vaut surtout dans les cas de pronominalisation, qui est un phénomène complexe et compliqué en français).

Cela aurait été créer une véritable ambivalence morphosyntaxique que faire de « t’inquiète » un équivalent des formes positive et négative de l’impératif. Pour qu’elle soit viable, il fallait que dans l’esprit des locuteurs il y ait une différence nette, sinon l’expression n’aurait pas reçu sa popularité actuelle, et n’aurait pas été retravaillée dans sa concision jusqu’à lui faire perdre ses adverbes de négation.

C’est parce qu’elle demeure fondamentalement et structurellement négative en l’absence de ses adverbes que cette expression est curieuse.

Quant au phénomène qui explique la montée ou la descente du clitique en climat négatif, il faut le chercher du côté de l’ordre des mots dans l’ancienne langue. Il faut se rappeler qu’une proposition devait toujours commencer par un mot accentué, et que dans le cas d’une négation, l’adverbe saturait déjà cette position, d’où un rejet du pronom clitique derrière le verbe.

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Ajouter un rétrolien

URL de rétrolien : https://entretiens.hardouin-zanardi.fr/?trackback/20

Haut de page