marginalia

[Cet article fait partie d’une série sur le Nom de la Rose d’Umberto Eco. Reportez-vous à l’introduction pour plus de détails]

Mais reprends le fil, ô mon récit, car ce moine sénescent s’attarde trop dans les marginalia. Dis plutôt que nous arrivâmes à la grande porte de l’abbaye, et que sur le seuil se tenait l’Abbé auquel deux novices tendaient un petit bassin d’or rempli d’eau. 1er Jour, Prime.

Marginalia : latin, (selon contexte), « traces écrites trouvées dans les marges », allant de l’annotation savante à la blague potache. Elles constituent un matériau très intéressant qui témoigne de la vie et de l’histoire d’un ouvrage. C’est un champ de recherche assez neuf dans les études humanistes. Voir cette page pour plus d’informations. Ce sont aussi, lorsque ce sont des dessins, des drôleries divertissantes.

Il y a divers emplois de ce terme dans le roman. Dans l’exemple donné en exergue, le
récit est considéré dans sa matérialité même comme acteur interne à la narration : le récit se dote d’une force illocutoire qui se manifeste par exemple dans l’impératif « dis plutôt que nous arrivâmes… ». C’est un procédé et une conception courants de l’œuvre esthétique en littérature : l’instance narratrice prend à parti son récit, qui ne lui est plus « propre ». Le narrateur se dessaisit de ses prérogatives classiques et délègue ou accorde à son œuvre le pouvoir de raconter.

On distingue alors au moins deux lieux du récit : le canon, pris en charge par le récit, et les marges, quelquefois assumées ouvertement par le narrateur. Les « marges », ce sont les à-côtés, les détails estimés surnuméraires par le narrateur, mais qui forment tout de même une bonne part du roman. Le caractère dispensable de ces ajouts est évidemment à questionner et participe de la réflexion esthétique générale du roman.

D’autres occurrences de marginalia apparaissent et sont chargées d’un sens dérivé :

 

BestiaireJ11b.jpg, nov. 2019

Psautier Lutrell

Près du psautier se trouvait, d’évidence achevé depuis peu, un livre d’heures exquis, aux dimensions incroyablement petites, si petites que vous auriez pu le tenir dans le creux de la main. Minuscule était l’écriture, et les enluminures marginales à peine visibles à première vue requerraient de l’œil un examen de tout près pour apparaître dans leur entière beauté (et vous vous seriez demandé à l’aide de quel instrument surhumain l’enlumineur les avait tracées pour obtenir des effets d’une pareille vivacité en un espace aussi réduit). De fond en comble les marges du livre étaient envahies par de minuscules figures qui s’engendraient, comme par naturelle expansion, à partir des volutes terminales des lettres splendidement tracées : sirènes marines, cerfs en fuite, chimères, torses humains sans bras qui se dégageaient comme des lombrics du corps même des versets. À un certain endroit, comme pour continuer les trois « Sanctus, Sanctus, Sanctus » répétés sur trois lignes différentes, vous auriez pu voir trois figures bestiales aux têtes humaines, donc deux s’inclinaient l’une vers le bas et l’autre vers le haut pour s’unir un baiser que vous n’auriez pas hésité à définir impudique si vous n’aviez été persuadés que, ne fût-elle point évidente, une profonde signification spirituelle devait certainement justifier une telle représentation à cet endroit précis. 1er jour, Après None.

Les marges, ce qui est d’ordinaire considéré comme hors-texte, deviennent l’espace où se déploie l’imagination du copiste qui illustre le propos du livre. La marge est un espace de création en soi et devient plus qu’un commentaire : elle atteint le statut d’œuvre à part entière. D’une manière délicate, le narrateur le suggère, il faut dépasser l’apparence, aller plus loin que le superficiel pour apercevoir ce second espace de l’écriture, en quelque sorte surnaturel puisque l’œil humain seul peut à peine le scruter.

Le sujet principal de ces enluminures est majoritairement composé de visions agrégées et recomposées, à savoir des « chimères ». La marge se définit par conséquent comme domaine privilégié de l’imagination conçue comme espace de liberté créatrice totale, comme lieu de recomposition et de réaménagement des idées et des savoirs partagés (partagés, car la chimère, du moins à l’époque médiévale, n’est jamais composée d’éléments inconnus). Cela est repris un peu avant par Malachie :
 

Adelme d’Otrante, dit Malachie en regardant Guillaume avec méfiance, ne travaillait, à cause de son jeune âge, que sur les marginalia. Il avait une imagination fort vive et à partir de choses connues, il savait composer des choses inconnues et surprenantes, comme qui unirait un corps humain à une encolure de cheval. Mais voilà ses livres, là-bas. Personne n’a encore touché à sa table. 1er jour, Après None.

Il est important de garder à l’esprit qu’à cette époque, le statut de l’image et du texte était discuté, et que la capacité de l’un à communiquer un savoir véritable n’équivalait en rien celle de l’autre. Les images étaient la littérature du pauvre, comme on peut le lire au 1er Jour, Sexte. La façon dont le roman traite cette question est intéressante, car il est fréquent qu’une personne reste en admiration façon à une image (Adso face au tympan de l’Église, par exemple) ; mais cette expérience nous est communiquée par la narration écrite. C’est un cercle…

C’est bien pour cela que « pictura est laicorum literatura » ; l’image nous est donnée pour être lue, dans son double sens : dans un premier temps déchiffrement puis verbalisation, et dans un second temps lecture analytique ou « spirituelle », à savoir l’interprétation et la mise en rapport de la marge avec son centre, le texte.

Il faudrait interroger la relation entre le « pictura est laicorum literatura » du Moyen Âge et l’«ut pictura poesis» des classiques (Art poétique d’Horace). La reprise et la prévalence, à la Renaissance, de ces relations entre la pictura et la litteratura (et entre ce qui est prétendu véritable et l’imagination) trouvent ses racines au Moyen Âge et, peut-être en m’avançant un peu, puis-je y voir une origine dans les querelles scolastiques sur le statut de l’image par rapport à la vérité.

La frontière entre le savoir et son commentaire, entre ce qui peut être dit et ce qui doit être tu, entre le plaisir et l’enseignement sont des lignes de force du Nom. C’est dans la définition de la marge qu’elles entrent en confrontation et qu’elles participent d’une vision du roman.

 

marginalia.jpg, nov. 2019

Manicule associée à un homme qui pousse le soc d’une charrue en regardant dans la direction opposée, Les cinq livres des décrétales translatées en français du temps de Saint Louis (XIVe siècle)

Montpellier, Bibliothèque universitaire de médecine, ms. H. 51, fol. 138 (détail de la marge latérale de droite)

 

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